Représentations, Pratiques Culturelles Et Propagation Spatio-Temporelle Du Covid-19

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Représentations, Pratiques Culturelles Et Propagation Spatio-Temporelle Du Covid 19Contribution à une anthropologie de la causalité culturelle au Cameroun.


Par Prof. Edongo Ntede Pierre François Anthropologue Université de Yaounde 1  (Pdf Version)

Résumé : La maladie est un concept subjectif qui varie en fonction de la culture d’appartenance. Les rapports étroits entre la culture, la maladie et les représentations sociales sont probants et ont été étudiés par maints chercheurs en anthropologie médicale. Il est alors important de s’interroger sur les représentations du Covid 19 chez les Camerounais soumis à l’influence de leur culture. Cent quatre-vingt-dix-huit participants ont répondu à nos sollicitations. Les résultats montrent qu’il existe une représentation sociale du Covid 19 partagée par les Camerounais, renvoyant essentiellement à un complot ou à une maladie importée.

Mots clés : Afrique- Covid 19– pandémie- culture- représentations- comportements de prévention.

Abstract: Illness is a subjective concept that varies depending on a particular culture. Intermingled relationship between culture, illness and its social representations are clear and have been studied by a number of researchers in medical anthropology. It is therefore to interrogate on the representations of Covid 19 amongst Cameroonians within the influence of their respective cultures.  One hundred and ninety participants took part in this call. Results show that social representation of Covid 19 shared by Cameroonians exist referring it to a plot or an imported disease.

Key words: Africa- Covid 19– pandemic- culture- representations- health behaviors.

Introduction         

Depuis son irruption en Chine dans la ville de Wuhan en décembre 2019 la pandémie a déjà plus de 166 500 morts dans le monde, selon un bilan établi par l’Agence France-Presse (lundi 20 Avril 2020).  Malgré ces chiffres effroyables, on observe que la pandémie du Covid 19 s’est accompagnée au Cameroun, de diverses représentations culturelles et d’imaginaires de constructions d’autrui (Moscovici S., 1961 ; Kaes R., 1968 ; Beauvois J.L., 1984 ; Flament C.L., 1987 ; Jodelet D., 1996). En effet, être malade ou en bonne santé, n’est pas seulement un état biologique mais aussi, une réalité psychologique et sociale (O.M.S., 1985). C’est notre société qui fixe les normes de la maladie et de la santé, oriente nos conduites de soin, répartit les rôles et les statuts entre le malade, son entourage et le thérapeute (Stœtzel J., 1960). « C’est également elle qui donne un sens à la maladie et détermine nos croyances et nos représentations à son égard. » (Ridha Abdmouleh, 4 : 2007).

Contexte d’étude

Le rapport du PNUD (2000) classait le Cameroun au 163e rang mondial pour l’indice de développement humain. La quatrième enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM 4) attirait l’attention des pouvoirs publics sur l’aggravation des inégalités au Cameroun. Selon le WHO (2018), la situation sanitaire est caractérisée par la résurgence des épidémies, la détection de cas de maladies d’origine inconnue et l’enregistrement de nombreux blessés civils issus des régions en crise. Par ailleurs, les faibles effectifs des personnels de santé peu motivés, la pauvreté des populations rurales qui accélère l’exode vers les villes où sévit déjà un chômage et un sous-emploi criards, rendent les pouvoirs publics dubitatifs quant au confinement total qui pourrait provoquer des émeutes de la faim. En plus, la politique de santé publique camerounaise ne trouve pas encore une solution définitive face à la marchandisation de l’offre de santé publique. Celle-ci et en contradiction avec la baisse des revenus des populations et l’exacerbation de la crise économique nationale. Bref, depuis son apparition au Cameroun, le Covid 19 submerge le système de santé et fragilise l’économie du pays. Doit-on se préparer au pire ?

Terrains d’enquête et stratégies de collecte des données

La présente étude est adossée sur deux enquêtes dont une en présentiel réalisée à Yaounde, la capitale du Cameroun mais aussi à Lendong, un village du département de la Lékie dans la région du centre au Cameroun. La seconde enquête a été réalisée en ligne, dans deux réseaux sociaux [WhatsApp et Facebook]. Il faut souligner que l’un des multiples avantages du chercheur en sciences sociales qui adopte l’outil Internet pour la récolte des données est la rapidité avec laquelle, il peut les obtenir (Schaefer et Dillman, 1988). En plus, des observations ont été réalisées in situ sur les comportements adoptés avant et pendant la pandémie, au moment où le Covid 19 faisait des ravages.

Au cours de l’enquête, un regard attentif a été porté sur les représentations et les perceptions. La « stratégie d’immersion » [Olivier de Sardan, 2004 :11] en côtoyant les populations de Yaoundé et Lendong a été « l’ignorance méthodologique » [Loubet Del Bayle, 1978 : 28]. Lors des observations in situ, des entretiens informels ont été réalisés. L’échantillon retenu en présentiel comprenait vingt personnes, quatorze hommes et six femmes âgées de 24 à 65 ans et cent-une personnes des mêmes tranches d’âge (déclarées) en ligne. Soit un total de cent quatre-vingt-dix-huit informateurs.

Problématique et objectifs de l’étude

Les questionnaires mis en ligne avaient l’ambition de voir s’il existait un lien significatif entre la perception du Covid 19 par les Camerounais et l’acceptation des mesures barrières édictées par le gouvernement. L’objectif étant d’évaluer l’influence de la culture dans les actions de prise en charge de la pandémie. Certaines pratiques culturelles exposeraient-elles à la contamination facile du Covid 19 ? Les populations estiment-elles que ce virus peut être vaincu par la tradithérapie ? Est-ce qu’elles pensent qu’en évitant de saluer leurs voisins ou en portant le masque facial, elles réduisent la propagation du virus ? C’est la raison pour laquelle notre titraille évoque l’anthropologie de la causalité culturelle. D’où l’hypothèse de départ de la recherche qui stipule qu’il existerait un lien entre les représentations des Camerounais et l’observance des mesures barrières de leur Gouvernement. Sont-elles suivies par patriotisme, par peur de représailles de la police ou par accommodation ? Bref, quel est le poids des représentations sociales ?

 Les représentations du Covid 19

Ce travail de recherche anthropologique s’inscrit dans une démarche holistique dont l’objectif principal est d’explorer et de tenter de comprendre les représentations du Covid 19 chez les camerounais. Les représentations sont en général un ensemble de valeurs, de conceptions et de croyances conçues par un groupe, mises en commun et transmises lors d’interactions. Ainsi, les représentations des populations peuvent constituer un obstacle à leur prise en charge. La santé est un fait social, un fait de culture et donc un bâti communautaire car, c’est le groupe d’appartenance qui définit sa représentation du monde qui l’entoure ainsi que ce qu’on peut désigner comme état normal ou pathologique de ses sujets. Il peut alors proposer des thérapies spécifiques en lien avec son environnement. (Stoetzel J., 1960) Pour Monsieur Isaac Mbomno, 65 ans, du village Lendong,

Moi je pense qu’on a toujours soigne tout ce que tu décris ici au village avec nos produits naturelles. La toux se soigne ici tu le sais. Les poumons ont leurs médicaments ici, les maux de tête et la fièvre sont combattus tous les jours par l’ekuk. Même les petits enfants le savent […] les blancs veulent même montrer quoi ?[1]

En fait, la médecine traditionnelle que cet informateur évoque et qui est prônée par les populations locales est un ensemble de savoir-faire reflétant les croyances et les expériences culturelles endogènes des cultures des terroirs africains ayant pour fonction de prévenir, de guérir, maintenir de l’ordre psychique et physique et donc le bien-être. Vues de l’extérieur, ces représentations peuvent paraitre incohérentes ou irrationnelles. Ceci dit, l’imbrication dans nos vies de la maladie et des soins afférents constituent pour l’anthropologue, la révélation de la trame culturelle de notre société.

 « […] L’anthropologie permet ainsi de dévoiler les logiques et les normes qui caractérisent le vécu quotidien, l’expérience de tous les jours, les pratiques quotidiennes, en interrogeant les liens sociaux de la dynamique des communautés locales […] » (Mbonji & Edongo, 2017 :194)

Aborder alors la question de l’hypothèse culturelle du Covid 19 reviendrait donc à analyser les aspects culturels qui entourent les camerounais face à la pandémie. Par exemple, deux des nombreux gestes barrières en l’occurrence, la salutation et le port du masque facial attirent notre attention.

L’ethnographie de la salutation en Afrique

Les Africains se représentent la salutation comme une marque d’acceptation de l’autre, un signe de tolérance, un acte hautement symbolique chargé de sens et donc un code culturel. Or, avec l’arrivée de la pandémie du coronavirus, ces expressions du corps et de l’identité sociale sont présentées comme des facteurs d’épidémisation. Le recul des corps par la distanciation sociale clamée va-t-il désormais s’enculturer comme néo pratique coutumière ?

Entrer en contact avec autrui et saluer un proche est un acte symbolique du vivre-ensemble empreint d’une importance capitale. La salutation n’est plus un acte facultatif, mais un geste adossé à une éthique socioculturelle, de même que le masque facial qui, longtemps fut adopté dans les pays asiatiques. D’ailleurs, cette dernière pratique semble être un fait social rattaché à leur continent où elle puise ses origines historiques. C’est un mode de vie relatif à une culture de l’hygiène contraignante et du respect de l’ordre depuis l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) au début du XXIe siècle en Asie.

L’accommodation à la culture importée et imposée du masque facial

Au Cameroun, les pouvoirs publics hésitent à passer au confinement total. Ils optent pour le port du masque obligatoire dans les lieux publics depuis le 13 Avril 2020. Fort heureusement, ce masque inaccessible en pharmacie, s’est démocratisé car, pour les populations, les mesures prises par le gouvernement doivent être cohérentes avec leurs moyens. Dans les marchés camerounais où les mesures de distanciation sociale ne sont pas respectées, des commerçants ambulants hèlent de potentiels clients et vont jusqu’à l’essai des masques !

L’action civilisatrice du port du masque facial

Le port du masque, marque une des différences culturelles entre l’Afrique et l’Asie. D’où, un certain ethnocentrisme perceptible dans les discours en ligne des Camerounais. En effet, un masque n’est pas simplement un morceau de tissu qui couvre le visage. C’est un objet qui a une histoire et une symbolique dans diverses cultures. D’un point de vue anthropologique, il ne sert pas qu’à cacher le visage, il le transforme. On l’observe chez certains peuples comme les Dogons de l’Afrique de l’Ouest. Les Asiatiques portent à dessein des masques dans la rue. Ils ne veulent pas contaminer leurs compatriotes. Pour Christos Lynteris (2019), les premiers masques médicaux sont apparus en Chine au début du XXe siècle lors de la pandémie de peste. D’où sa fonction sociale et culturelle.

Masque culturel ou masque social ?

Le masque est un « objet » fonctionnel et omniprésent dans la société traditionnelle Africaine. Il remplit des fonctions sociale, religieuse ou ludique. Dans sa thèse de Doctorat, P. Zang Ndong (2017) présente par exemple, le masque Ngil de la société Fang, qui est un masque de confrérie, joue un rôle majeur lors de l’initiation des jeunes garçons. Quant à la fonction ludique du Masque, l’auteure se focalise sur ses perceptions lors des réjouissances, des fêtes et des jeux. En conclusion, P. Zang Ndong (2017) affirme que pour les Africains en général, l’individu qui se façonne le visage par le masque de façon volontaire, dissimule une partie de son identité réelle. Les maques protègent notre intimité et même notre personnalité. C’est un deuxième visage, un autre moi.

L’approche endogène des affections au Cameroun

Au moment où la pandémie du Covid 19 s’étend en Afrique, on remarque une peur collective et une résurgence de la médecine traditionnelle. C’est le cas des Beti du Cameroun qui croient se prémunir du Covid 19 en mangent du ail, du gingembre et buvant des décoctions d’écorces de l’arbre « ekuk ». La situation grave que le monde vit actuellement montre sans aucun doute que la médecine a besoin de nouveaux médicaments. Pourquoi les chercheurs et les sociétés pharmaceutiques ne trouveraient pas de toute urgence de nouvelles sources de traitements, qui se tourneraient de plus en plus vers la médecine traditionnelle ? La culture locale n’aurait-elle pas une influence dans la perception de la maladie ?

L’hypothèse culturelle camerounaise

La relativité culturelle est du domaine de l’anthropologie. C’est la base de l’élaboration du patrimoine culturel : des systèmes de croyances, des représentations et des valeurs pratiques sur la maladie qui sont des modèles singuliers de chaque société. Lorsque l’alerte de la pandémie fut donnée, de nombreuses recherches ont permis de documenter les formes de transmission, ou encore les représentations du contact des corps. D’où la proscription de tout contact par la distanciation et le confinement total des individus. Attitudes contraires à la culture camerounaise. On peut soutenir que nos communautés seraient plus solidaires, pour des raisons que l’on peut qualifier de culturelles liées aux systèmes de croyances. Cette approche dont le culturalisme patent confinerait à l’ethnocentrisme, serait sans doute abondamment critiquée. Au lieu de vouloir l’affaiblir, les politiques publiques ne peuvent-elles pas clairement prendre position sur une approche épidémiologique ou un modèle pour lutter contre la propagation du Covid 19 comme l’immunisation de masse, le dépistage massif et la prise en compte des facteurs culturels.

Les croyances et les comportements culturels

L’OMS en publiant en 2015, les facteurs aggravant de l’épidémie Ébola, a stigmatisé les comportements à haut risque observés au cours des précédentes flambées d’Ébola en Afrique. Par ailleurs, des anthropologues médicaux ont souligné que les pratiques culturelles endogènes en Afrique de l’Ouest étaient associées à un risque exceptionnellement élevé.

Conclusion

Cet article avait pour objectif de démontrer l’intérêt d’une étude anthropologique approfondie pour la compréhension de la prise en charge du Covid 19 en lien avec les facteurs culturels. Le port du masque et la prohibition des salutations physiques peuvent être un frein pour la propagation du Covid 19. En cette période de peur d’une hécatombe en Afrique, plus de 60 % de la population camerounaise redécouvre aussi les méthodes ancestrales de soins. Les décideurs doivent alors s’inscrire dans une approche plurielle de la pandémie et de ses représentations anthropologiques. Ainsi, un partenariat valorisé entre la biomédecine et les traditionalistes pourrait permettre d’assurer la fabrication de médicaments adaptés au contexte culturel camerounais.  En concluant cette humble réflexion sur la dimension culturelle du Covid 19, une kyrielle de questions fusent de notre esprit : Comment par exemple gérer les milliers de personnes qui s’entassent dans les bidonvilles de nos mégalopoles ? Peuvent-elles seulement respecter la distanciation sociale ? Comment endiguer les pénuries d’eau de nos capitales ? Le dilemme ne serait-t-il pas entre mourir de faim ou de Covid 19 ?

En définitive, la riposte face au Covid 19 doit-être communautaire. Le gouvernement devrait aussi s’employer à associer des experts en sciences sociales pouvant l’aider à sensibiliser les populations. Pour renseigner les citoyens, il faut savoir à quelle communauté précise on s’adresse et quelle est sa spécificité.

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Nkafu Policy Institute

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