By Ulrich D’POLA KAMDEM & Dr. Louis-Marie KAKDEU  –  Download the full article: (Pdf Version)

Le 6 Mars 2020, le premier cas positif de Coronavirus (COVID-19) a été enregistré au Cameroun. Vers la fin du mois d’Avril 2020, le pays compte plus de 1000 cas positifs avec huit (8) régions touchées sur les dix (10) régions du pays. Dans l’optique de bloquer la propagation du Corona virus en territoire camerounais, les autorités ont pris une série de treize (13) mesures le 17 Mars 2020. Au niveau des entreprises, l’objectif des actions menées pour contrer le virus était double : mettre en œuvre les recommandations du gouvernement et surtout assurer la continuité du travail. C’est ainsi que le recours au télétravail a, par exemple, été adopté dans certaines entreprises. Cependant, si les mesures du gouvernement et celles relatives au télétravail ont été largement suivies dans le secteur public et le secteur privé formel, il reste que ces dernières ont placé le secteur informel devant un véritable casse-tête. En effet, le secteur informel camerounais se caractérise par des activités précaires, très peu ou pas du tout encadrées qui échappent à la Comptabilité Nationale. Ce secteur emploi 90% de la population active et contribue à plus de 50% du PIB dans le pays selon l’Organisation Internationale du Travail – OIT (2017). Par conséquent, au regard de son poids dans l’économie camerounaise, cet article analyse l’influence de la pandémie liée au COVID-19 sur le secteur informel.

Définition du secteur informel et son ampleur dans l’économie camerounaise

De manière générale, le secteur informel représente un ensemble formé par les entreprises individuelles de très petite taille qui ne sont pas enregistrées, opérant à petite échelle hors du secteur agricole et dont l’activité permet de produire au moins en partie pour le marché (Roubaud, 2014). Autrement dit, le secteur informel englobe les activités qui échappent à la Compatibilité Nationale. L’ampleur du secteur informel au Cameroun peut s’évaluer sur les plans macroéconomique et microéconomique.

Sur le plan macroéconomique, le secteur informel camerounais contribue à plus de 57% du Produit Intérieur Brut (PIB) du pays. Cette contribution se trouve en dessous de celle de l’Afrique Subsaharienne 63,6%. Par contre, elle est au-dessus des contributions de l’Amérique Latine et de l’Asie respectivement évaluées à 29,2% et 30,2%. En prenant appui sur la définition du secteur informel faite par Roubaud (2014), on se rend compte la contribution au PIB du secteur informel hors agriculture suit la même tendance. Ainsi nous avons 36% au Cameroun contre 24% Amérique Latine et 14,2% en Asie.

Sur le pan microéconomique, le Cameroun compte plus de 2 500 000 Unités de Production Informelles (UPI) sur l’ensemble du territoire national[1] (Institut National de la Statistique-INS, 2011). En termes de répartition, le milieu rural abrite 49,5% de ces unités tandis que les villes de Douala et de Yaoundé comptabilisent 33,3% des UPI. S’agissant de leur gestion, 54,4% des UPI sont gérées par des femmes tandis que les hommes ne dirigent que 45,6%.

Les possibles effets du Covid-19 sur le secteur informel au Cameroun

La pandémie de Corona Virus offre au secteur informel camerounais des challenges et des opportunités. Les challenges auxquels fait face le secteur informel camerounais du fait de la pandémie COVID-19 sont nombreux.

En effet, bien que le gouvernement n’ait pas décrété un confinement total dans le pays, le ralentissement de l’activité économique pourrait entrainer une perte importante de revenus dans ce secteur. En rappel, le revenu moyen des actifs occupés du secteur informel est de 48 400FCFA par mois reparti en 58 600 FCFA par mois en milieu urbain et 38 200 FCFA par mois en milieu rural (EESI 2 – INS, 2011). Cette contraction des revenus pourrait aussi toucher les dirigeants des entreprises car leurs revenus mensuels se situent à 105 100 FCFA par mois (Ibid.). Inéluctablement, la baisse de revenus aura des répercussions sur les conditions de travail et la productivité des UPI – ce qui pourrait affecter la qualité des biens et services produits.

Le ralentissement de l’activité économique (baisse des exportations et des importations) pourrait aussi conduire à des licenciements dans le secteur formel ou alors à la mise au chômage temporaire/partiel de certains staffs. Cette situation pourrait pousser les personnes concernées à migrer dans le secteur informel pour pallier au chômage et poursuivre des opportunités de revenus de subsistance. Ce phénomène serait plus visible dans les centres urbains de Douala et de Yaoundé. Comme conséquence principale, la taille de l’emploi informel dans l’économie pourrait s’accroitre avec une multiplication des activités de subsistance.

De même, les UPI exerçant dans le domaine du commerce de détail, de la restauration et des loisirs pourront voir une chute brutale de leurs chiffres d’affaires. En effet, les mesures gouvernementales 4, 6 et 7 sont de nature à réduire la plus-value des entreprises dans ce secteur. Par exemple, la fermeture des débits de boissons, restaurants et lieux de loisirs à partir de 18 heures (mesure 6) aura des chocs sévères sur les chiffres d’affaires puisque le pic de fréquentations dans ces lieux est observé, la plupart du temps, à partir de 17h.

Pour finir, puisque la majorité des UPI camerounaises sont situées en milieu rural (49,5% du total des UPI), la faiblesse de la demande dans les centres urbains pourrait entrainer une forte contraction de l’activité dans les zones rurales et une diminution des recettes des paysans. Cela aura pour corollaire d’augmenter le niveau de pauvreté dans les zones rurales et d’aggraver les inégalités dans le pays.

S’agissant des opportunités offertes par le COVID-19 au secteur informel, nous pouvons envisager deux situations majeures : (i) la transition de l’informel vers un système formel et ; (ii) un vaste marché pour les produits et les services. La première situation étant la conséquence de la deuxième.

En termes de marchés pour les produits et services, les UPI dans l’agro-industrie peuvent saisir la pandémie de COVID-19 pour s’adresser à un marché plus large et engranger des revenus considérables. En effet, la demande en produits de première nécessité au cours de cette période reste importante. Jusqu’à présent, le Cameroun a une économie dépendante des importations. En 2018, le pays totalise 3405,2 milliards de FCFA de dépenses d’importations soient 75,44% du budget national de 2018 (évalué à 4513,5 milliards de FCFA). Les dépenses d’importation des produits alimentaires en 2018 représentaient 702,3 milliards de FCFA (soient 20,6% des dépenses d’importations). De ce fait, un ralentissement dans les importations de produits alimentaires devra absolument être comblé par une production locale. Le commerce intra-africain à travers la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAf[2]) serait aussi une piste pour limiter les effets négatifs de la pandémie (UNECA, 2020).

Au plan national, divers besoins ont émergé avec le déclenchement de la pandémie du COVID-19. Ces besoins sont les solutions hydroalcooliques, les masques de protection, ou encore les gants et équipements de protection. Avec une population[3] estimée à 26 390 686 au 10 Avril 2020, la fabrication et la commercialisation de masques de protection vendus à 500 FCFA l’unité offrent un marché d’au moins 13 milliards FCFA aux UPI dans le domaine de la confection. C’est une autre opportunité majeure offerte au secteur informel avec la généralisation du port des masques de protection dans les espaces publics. En effet, les dérogations sur la norme des masques de protection pour les civils sont susceptibles de booster les initiatives des UPI et résorber le déficit en masques.

Avec ces potentiels revenus, la transition de l’informel vers le formel serait moins difficile. En effet, le développement des activités des UPI poussera les acteurs à formaliser leurs processus de production des biens et services pour être capables de capter des parts significatives de revenus. Ainsi, le nombre d’activités qui échappait à la comptabilité nationale pourrait être réduit. Bien évidemment, si la pression fiscale demeure élevée, un retour ou un maintien dans l’informel est envisageable.

Recommandations de politiques économiques

La pandémie de COVID-19 a été un choc imprévisible. L’ampleur des dégâts anticipés dans les secteurs formels et les secteurs informels des économies du monde est considérable. Face à cette situation inédite, les politiques publiques doivent s’ajuster à la fois sur les plans conjoncturels et structurels.

Sur le plan conjoncturel, et au regard des travaux de Jayaram et al. (2020), nous estimons que les mesures de protection et stabilisation des revenus des pauvres doivent urgemment être implémentées. Ces actions doivent être davantage orientées vers les zones rurales en ce sens que la majorité des pauvres et la majorité des UPI au Cameroun se retrouvent dans les zones rurales (EESI2 et ECAM4 – INS).

Premièrement, on pourrait envisager, pour cette année, des annulations de paiement de toutes les taxes des UPI. Ces dépenses devant être couvertes par le Fonds de Solidarité créé le 31 Mars 2020 dans le cadre de la lutte contre le COVID-19 au Cameroun. On pourrait aussi défiscaliser les opérations bancaires (traites de crédit) ou alors donner des incitations fiscales aux établissements de crédit afin de réduire les coûts du financement et faciliter l’accès au financement des UPI. Avec ces mesures, les UPI solvables pourraient disposer de marges de manœuvres supplémentaires sur le plan financier pour se maintenir à flot.

Deuxièmement, dans le cas où les personnes n’auraient pas une activité économique, la mise sur pied des filets sociaux via des transferts d’argent ou des aides alimentaires permettrait de considérablement limiter le nombre de personnes pauvres susceptibles de basculer dans l’extrême pauvreté. Certains pays africains ont envisagé et implémentent déjà des situations pareilles. Par exemple, le Sénégal a pris des mesures pour soutenir les travailleurs du secteur informel et les plus pauvres puisque 184,000 FCFA sont versés par mois pour soutenir ces personnes. Bien sûr, une pareille mesure de heurte à la définition des critères d’éligibilité.

Troisièmement, les autorités locales doivent privilégier l’offre locale dans la commande publique afin de donner une bouffée d’oxygène aux opérateurs locaux qui créent localement les richesses. Cela permettrait de sauver les emplois, de garantir des revenus pour les travailleurs, de maintenir un certain niveau d’activités et surtout de promouvoir le Made in Cameroon.

Sur le plan structurel, pour limiter les effets négatifs du COVID-19 sur le secteur informel au Cameroun, les décideurs publics doivent adopter et implémenter une stratégie de réduction des inégalités. Selon la BAD (2020), les pays qui adoptent les stratégies de réduction des inégalités peuvent réduire le niveau d’extrême pauvreté de 6% par rapport aux pays qui n’ont aucune stratégie.

Selon, l’INS du Cameroun (2014) l’indicateur des inégalités (indice de Gini) a varié de 40,4% en 2001 à 39,0% en 2007 et 44,0% en 2014. Cela signifie 5 points de pourcentage en plus au cours de la période 2001-2014 et par conséquent, une aggravation des inégalités au sein de la population camerounaise. Avec cette pandémie, les inégalités vont se creuser davantage puisqu’il est prouvé empiriquement que les inégalités augmentent en période de crise ou de récession économique. La pandémie actuelle aura alors des répercussions négatives sur l’accès aux soins de santé pour les populations démunies de ressources économiques, sociales et culturelles en général, et les travailleurs du secteur informel en particulier.

La stratégie camerounaise de réduction des inégalités pourrait essentiellement s’appuyer sur la promotion des libertés économiques via une pression fiscale moins prohibitive, le respect des droits de propriétés et la primauté des règles de droit, une taille réduite de l’état dans l’économie couplée à une l’amélioration constante du climat des affaires dans le pays. Cette stratégie devant, in fine, aider à mettre sur pied un système qui génère des opportunités économiques pour tous.